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Le Château

C’est ravie que je reprends la route en direction de mon domicile en cette veille de jour férié. Nous sommes le 31 octobre, demain et je ne travaille pas. Je ne sais pas encore ce que je vais faire, mais l’idée de la grasse matinée m’inspire assez.
Et aujourd’hui, j’ai fini tôt, ce qui ne gâche pas mon plaisir. Il est 16h30 quand je passe le panneau d’entrée de ville de Tancarville. Je passe sous le pont à haubans et quelques mètres plus loin, sur ma gauche, je vois apparaître cette bâtisse qui m’intrigue depuis des années. 
Perché en haut de la falaise, comme posé sur la forêt, face à la Seine, se dresse le Château de Tancarville.
Ses vestiges sont classés monuments historiques depuis 1862. La bâtisse a appartenu aux sires de Tancarville jusqu’en 1320, puis aux maisons d’Harcourt, de Longueville, de la Tour-d’Auvergne et de Montmorency.

Vu qu’il est encore tôt, pourquoi ne pas aller y jeter un œil. Voilà des années que je passe là, jours après jours, sans pour autant avoir pris le temps de m’en approcher. Je tourne donc à gauche à la première intersection, puis je prends la direction de la forêt.
Un panneau partiellement caché par la végétation indique la direction du Château. Le chemin est escarpé, un chemin de terre au milieu des arbres. Je roule doucement car ça secoue fortement. Je prends un grand virage et me voilà empruntant un chemin très étroit qui m’emmène devant une grille de fer forgé. J’observe les pierres autour du portail. L’entrée du château est flanquée de 2 tours jumelles reliées par une courtine. Il ne semble y avoir personne. Ma voiture est la seule sur le parking. Je me gare et sors de mon véhicule et me dirige vers la grille. Elle ne semble pas fermée. Je pousse la grille et, en effet, dans un grincement qui fait s’envoler les oiseaux tous proches, la grille s’ouvre. J’entre dans la cour. D’en bas, elle paraissait bien plus grande. Les herbes sont hautes, du lierre recouvre les pierres des murs extérieurs, y compris l’une des tours, celle de droite. A regarder ainsi, on dirait que personne n’est venu ici depuis bien longtemps. Pourtant, je suis sûre qu’il y a du monde car, lorsque je rentre de nuit, par la route du bas, il y a de la lumière. Il serait utile que les propriétaires entretiennent cette cour. Le château tombe en ruines.
Je m’approche de l’entrée, une grosse porte de bois barre l’entrée. Je reste à lui faire face, je l’observe, comme si pousser cette porte pouvait à tout jamais changer ma vie.
J’actionne le marteau de métal sur la porte, j’aimerai rencontrer les propriétaires. En attendant, j’observe l’enceinte triangulaire. Je trouve cela original. A chaque pointe se dresse une tour. 

Comme je m’y attendais, personne ne me répond. Je pousse la porte et entre dans le bâtiment. Je découvre une grande pièce en vieilles pierres, des tentures magenta accrochées aux fenêtres. Tout paraît très ancien. Dans la grande pièce où je me trouve, une grande table en bois trône fièrement au centre de l’espace. Des chandeliers sont positionnés sur la table, ainsi que des centres de table fleuris. Arrivée devant la table, je m’aperçois que les fleurs sont fraiches ! Quelqu’un vit donc bien ici ! 

C’est à ce moment que je sens une présence près de moi ? J’ai beau regarder toute la pièce, je ne vois personne. Je lève les yeux vers le haut de l’escalier en face de moi et je vois une silhouette de femme me toiser. Je me sens bête et commence par lui présenter mes excuses pour cette intrusion. La jeune femme me sourit et commence à descendre l’escalier. « Soyez la bienvenue. Peu de gens viennent jusqu’ici. Je reçois rarement de la visite. Je m’appelle Jeanne »
Son sourire laisse paraître une certaine mélancolie. Son regard est triste.
Nous échangeons quelques politesses. Elle m’explique être la propriétaire du château, ce qui me surprends, j’étais persuadée que ce château appartenait à une société qui envisageait de faire des travaux pour y faire des appartements de luxe.

Elle me propose de me faire visiter le château. Ne voulant la déranger plus longtemps, je refuse, dans un premier temps son invitation. Mais elle insiste pour que nous allions visiter au moins la Tour du Lion. Jeanne m’explique que cette tour contient un cachot souterrain dans lequel, d’après la légende, le diable aurait été emprisonné. Elle m’explique que, voilà plusieurs siècles, des hurlements sinistres émanaient de cet endroit. Une nuit, lors d’une patrouille, des soldats avaient entendu un cri sinistre, semant l’effroi et la panique chez leurs chevaux. Ajoutés à cela, des corbeaux retrouvés crucifiés aux portes des maisons, les châtelains de l’époque avaient rapidement été accusés de sorcellerie. Un jour, les villageois, alors qu’ils se rendaient sur place, avaient entendu un cri inhumain. Ils avaient immédiatement imaginé le fantôme d’un malheureux, jeté dans l’un des souterrains du château. C’est avec cette idée qu’ils étaient partis chercher un aumônier pour exorciser le lieu. 
L’homme d’église était venu quelques jours plus tard, armé de la Sainte Croix et d’eau bénite mais bien seul dans cet exercice. Les villageois ne l’avaient accompagnés que jusqu’à l’entrée de la cour mais l’avaient abandonné devant la Tour du Lion. Personne n’a jamais eu connaissance de ce qui s’y était passé, mais le chapelain en était ressorti le visage déformé par la peur. Il avait juste déclaré s’être retrouvé face à Satan en personne, mais qu’il l’avait vaincu en l’enfermant dans l’un des souterrains. 
Aujourd’hui encore, une grosse pierre obstrue ce qui, autrefois, devait être un accès à l’un des nombreux souterrains du château. Est-ce cette histoire qui m’a chamboulée ? Le fait est que je me sens mal à l’aise en ce lieu. 

Il commence à se faire tard, alors je signifie à mon guide que je vais rentrer chez moi. Elle tente de me retenir. Elle me dit être si seule ici, depuis le départ de son mari. Je lui propose de revenir la voir demain pour qu’elle me parle d’avantage de sa demeure car j’ai bien remarqué que plusieurs époques se mêlent dans l’architecture. Jeanne accepte avec plaisir me semble-t-il. Je prends congé et reprends la route de mon domicile.

Le lendemain, je retourne au château vers 14h, comme convenu avec Jeanne. Je trouve la grille fermée par une chaine et un cadenas. De la végétation a poussé sur les liens. Je ne comprends pas, je suis passée par cette grille hier, comment le lierre a-t-il pu pousser aussi vite ? 
Une voix masculine m’interpelle en me demandant ce que je fais là. J’explique à mon interlocuteur que j’ai RDV avec Jeanne, la propriétaire du château. Il rit, à gorge déployé. C’est vexant, il se moque de moi. Voyant mon visage crispé, il m’explique que personne ne vit ici, que le bâtiment appartient à une société. Il se présente : Jean, il est le gardien du château. Il voit bien que je suis perdue, je ne comprends plus rien. Que se passe-t-il ?
Il me propose d’entrer pour en discuter car la pluie commence à tomber.
Nous entrons dans la grande salle. La table de bois est retournée, les chandeliers brisés au sol, tout est couvert de poussière et de toile d’araignées. Le décor d’hier n’est plus le même, les tentures aux fenêtres sont déchirées, certaines sont décrochées. 
J’explique à Monsieur Jean que je suis venue hier, que j’ai rencontré Jeanne, une jeune femme brune. Elle m’a fait visiter la Tour du Lion et nous devions continuer la visite aujourd’hui.
Il m’invite à le suivre devant un tableau où est peinte une jeune femme au regard bien triste. « C’est elle ? » me demande-t-il gravement. Mon sang se glace. Elle porte une robe qui ne cache pas la bosse dans son dos. Cette bosse que j’avais bien remarqué hier. « Voici Jeanne de Harcourt » me dit-il d’une voix calme, comme s’il avait conscience de la faible capacité de compréhension dont je fais preuve actuellement.
Monsieur Jean m’explique alors qu’il arrive que l’âme errante de Jeanne de Harcourt, comtesse mal aimée, ne pouvant porter d’enfant, s’était vu répudiée par son mari, le duc de Lorraine. Eprouvée par le chagrin suite à cet abandon par l’homme qu’elle aimait, elle s’est éteinte le 8 novembre 1488. La légende du château veut que son esprit revienne pour révéler un secret qu’elle a emporté dans sa tombe. Serait-ce à propos de l’étrange coïncidence avec la signature de son testament réalisée la veille de sa brutale disparition ? Ce testament avait pour héritier François d’Orléans 1er, fils du comte de Dunois. 

Tag(s) : #Frisson, #Histoire courte, #Légende, #Normandie
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